engrenage

Abolir la monnaie, passage obligé vers l’égalité

Lors de la discussion collective du 12 novembre dernier au sujet de la proposition de désargence (voir le site de la désargence), une des premières remarques a été de dire : pourquoi supprimer la monnaie et non pas seulement une seule des fonctions de la monnaie, celle qui concerne la possibilité de mettre de côté du capital et de bénéficier de l’inflation (due notamment à la logique d’accumulation de richesses et de croissance du système capitaliste) ?

Il est en effet admis depuis Aristote que la monnaie remplit 3 fonctions : celle d’unité de compte, consistant à attribuer une valeur à un bien ou à un service, celle d’intermédiaire des échanges, qui permet par exemple de différer l’échange (acquisition ou vente) d’un bien et de remédier à une éventuelle impossibilité du troc (je vends aujourd’hui et l’argent obtenu me permet d’acheter demain lorsque j’en éprouverai le besoin), et celle de réserve de valeur, c’est-à-dire la possibilité de placer son capital, tel qu’on l’a évoqué dans le paragraphe précédent.

Face à l’abolition de l’argent, il a donc été proposé de ne supprimer que cette troisième fonction de la monnaie, ce que les monnaies dites « fondantes » font déjà en prévoyant une dépréciation de la valeur de l’argent dans le temps, afin de s’assurer que la monnaie stimule l’échange plutôt qu’elle ne favorise la spéculation et l’accumulation. On pourrait ainsi profiter des autres fonctions de la monnaie, non perçues a priori comme néfastes lors de notre discussion, et qui semblent permettre de résoudre deux problèmes soulevés par les participants : sans argent, comment mesurer la valeur d’un bien ou d’un service, et comment accéder à un bien sans avoir nécessairement à proposer en retour ce que son détenteur désire ?

Cependant, on peut considérer que ces deux problèmes s’inscrivent dans un paradigme de société que l’abolition de la monnaie bouleverse totalement, à tel point qu’ils en deviennent parfaitement caduques. En effet, la mesure et l’échange des biens et des services sont liés à la notion de propriété privée. Accéder à un bien par le biais d’un échange avec l’autre, par le troc ou la monnaie, et le mesurer afin de faciliter l’échange, impliquent effectivement que ce bien a un possesseur, individu ou entité. Or, n’oublions pas que pour Rousseau la propriété privée est « le fondement de l’inégalité parmi les hommes ». De même, la monnaie, selon qu’on en possède plus ou moins, permet l’accès à plus ou moins de ressources, source d’inégalités. Point de société égalitaire sans une remise en question radicale de la propriété privée et de la monnaie qui y est liée, puisque c’est par elles que l’accumulation, et donc la différenciation sociale et les inégalités dues à la quantité de biens possédés, s’opère.

La désargence, par son abolition de la monnaie et son économie fondée sur les ressources permettant aux usagers de retrouver collectivement la maîtrise de leurs usages et de leurs ressources, amène donc inévitablement avec elle une refonte de la notion de propriété, qui invalide immédiatement l’existence même de la monnaie.

Mais alors dans quel sens peut s’opérer cette refonte ?

Si les citoyens retrouvent la maîtrise de leurs usages, c’est-à-dire (re)deviennent en mesure d’évaluer les ressources dont ils font usage, et par conséquent sont à même d’évaluer leurs besoins, ils vont pouvoir décider et s’organiser collectivement et démocratiquement pour une utilisation et une production de ces ressources de manière à satisfaire leurs besoins actuels, et à s’assurer de pouvoir les satisfaire demain (gestion durable).

Par ce fonctionnement, les ressources retrouvent l’adjectif supposé les caractériser : communes. On ne parle alors plus de propriété privée, ni même de propriété collective. Rappelons que les Mapuches (indiens de la Cordillère des Andes), qui se sont fait voler leurs terres par de grands industriels (notamment l’Italien Benetton), quand ils ont protesté, se sont vus rétorquer : cela s’est fait dans la légalité, vous n’étiez pas propriétaires de ces terres. Ce à quoi ils ont répondu : bien évidemment puisque pour nous, les hommes appartiennent à la Terre, et pas l’inverse. La propriété des ressources, même collective, n’est donc qu’un construit lié à notre culture occidentale.

Pour revenir à la désargence, on parle alors de propriété d’usage, c’est-à-dire la possibilité de jouir d’un bien lorsqu’on en fait usage, d’en avoir la responsabilité, et de le léguer à notre prochain lorsqu’on n’en fait plus usage, dans un état lui permettant à son tour d’en jouir pleinement. Ce type d’expérience existe déjà notamment dans l’habitat, avec des formes de gestion collective d’un lieu de vie, possédé (nous sommes encore dans un système de propriété…) par un collectif, et dans lequel les habitants peuvent jouir de leur logement, le gérer et l’adapter à leurs usages, en en étant responsables (entretien, paiement des frais réels…). Pour les autres aspects de la vie, la nourriture par exemple, c’est encore plus simple. On a évalué nos besoins, on a produit en conséquence, on accède et on consomme selon ces besoins.

On entre alors dans une ère où la mesure de la valeur d’un bien, les moyens de l’échanger, ne sont plus des questions pertinentes, où la monnaie n’a donc plus aucune raison d’être, une ère où l’égalité peut alors constituer le fondement et non l’utopie de cette société de l’accès,une ère de l’usage, ou, tentons le mot avec Jean-Paul Lambert, de l’usocratie.

Pour plus d’informations :

Réflexions sur la désargence : http://www.desargence.org/

Rendez-vous de la désargence : Samedi 26 janvier 2013, Lyon, 1ères Rencontres pour une civilisation sans argent

Expérience de la propriété d’usage dans l’habitat : en France http://clip.ouvaton.org/ – en Allemagne, http://www.syndikat.org/

Pour citer cet article : Anthony B., « Abolir la monnaie, passage obligé vers l’égalité », URL : http://www.les-seminaires.eu/abolir-la-monnaie-passage-oblige-vers-legalite/, Mis en ligne le 2 décembre 2012.